Quand je sortais de l’école, mon diplôme en poche (on dit ça comme si en fait on sait qu’on a son diplome en sortant de l’école et que tel un mouchoir en papier il est plus ou moins soigneusement plié dans la poche arrière de votre jean. En réalité c’est faux, il faut deux mois pour réunir tous les jurys et six mois pour recevoir un truc sur papier cartonné par la poste), je pensais en avoir fini avec mon pire ennemi (après CATIA): Powerpoint. Je suis persuadé que le type qui a inventé Powerpoint était un sadique de haut niveau, un maniaque ayant inventé un outil de torture jusqu’ici inégalé pour martyriser des générations d’étudiants et de salariés. Le pire c’est que le type qui a inventé ça savait qu’on ne pourrait pas y échapper: quelque soit le domaine dans lequel tu étudies ou travailles Powerpoint t’attends, à l’affût, prêt à te sauter dessus pour se nourrir de ta substance vitale et cérébrale. Powerpoint c’est le mal. Mais heureux comme un gardon en foire, encore innocent et pur, je pensais avoir éradiqué le mal de ma vie. Or le mal revient toujours dans votre vie, le mal c’est un peu comme Christine Bravo ou Patrick Sébastien du coup. On ne s’en débarrasse jamais vraiment.
Vendredi on accueille les clients dans nos bureaux. Une perspective qui m’emplit de joie, de bonheur et de sérénité. Et pour bien se préparer à l’avance on a réparti les tâches mercredi dernier. On a donc tous des trucs à présenter et à préparer. Tous sauf un, un irréductible collègue que j’appellerai pour l’occasion Gégé la Frite (je sais pas pourquoi la Frite, ça sonnait bien, genre DJ du camping des Cigales à la Grande Motte). Oui, au moment de la réunion Gégé la Frite a déclaré qu’il n’aurait jamais le temps de se préparer pour vendredi. Comprenez: “Mon temps est vachement plus précieux que le votre, j’ai des trucs à faire, moi, contrairement à vous pauvres bouseux du support qui attendez toute la journée que je vous appelle pour régler mes problèmes, parce que je suis le seul à appeler le support.” Vous saisissez l’ampleur de l’amour que je ressens pour Gégé la Frite? Non? C’est normal. Du coup on a tous plus de trucs à préparer en plus du non-travail que nous n’avions pas à faire en non-urgence pour des clients virtuels qui ne s’impatientent pas du tout. D’ailleurs mon téléphone ne sonne jamais, et je ne reçois jamais d’e-mails. Zen. Je vais me faire une Camomille triple dose, je reviens.
Pour la peine et pour ne pas m’y prendre à l’arrache la veille au soir (vieille habitude d’étudiant) je décide de commencer aujourd’hui. Powerpoint versus Jim Dante 348 : Bullet point Death. Sauf que c’est un produit Microsoft Office, et que le moindre réglage dérègle tout le reste et que pire cette fois je dois l’écrire en allemand. Maman j’ai peur. Je savais que l’appel de mon père de ce weekend était un signe d’une catastrophe imminente.
[Petite parenthèse pour vous raconter l'appel de mon père de ce weekend]
Dimanche 17h43: For What It’s Worth de Placebo retentit dans le salon alors que je regarde un épisode de The Killing. Je me demande qui a lancé la musique sur mon ordinateur. Ne détectant aucune présence je vois mon téléphone clignoter sur la table. “Ah oui c’est vrai j’ai changé la sonnerie hier soir”. Quatre lettres s’inscrivent sur l’écran: PAPA. Mon cœur accélère. Quelque chose ne va pas. Il a du se passer quelque chose de grave, de TRÈS GRAVE. (oui mon père appelle aussi souvent que ça). Je décroche.
“Allô James”
Merde sa voix est bizarre. Il y a du y avoir un accident terrible. Comment va maman? Comment va ma petite sœur? Comment va-t-il? Le ciel est-il en train de me tomber sur la tête?
“Allô.
- Ça va?
- Euh oui (petits tremblements dans la voix) et toi?
- Ah ba ça va bien. J’appelais pour te dire merci pour le cadeau.”
Mon cœur ralentit enfin. Je manque de m’effondrer de soulagement. Mes intestins se dilatent de façon exponentielle (un peu comme l’univers). Les dernières fois il s’était contenté de textos mal orthographiés.
“Et sinon il fait beau chez toi?
Mince j’ai tellement été paniqué que j’ai oublié de regarder le temps par la fenêtre (Ouais, on a des grosses discussions météorologiques dans la famille, anticyclones, dépressions, pluie, beau temps, orages, hygrométrie, c’est comment dirais-je… à la fois fascinant et palpitant comme sujet. On est un peu une famille de grenouilles tu vois.) Je me précipite.
- Il y a des nuages et il fait chaud. (FA-SCI-NANT je vous dit)
- Ah ben ici il pleut (et PAL-PI-TANT aussi). Bon ben bonne fin de weekend. Gros Bisous.
Gros Bisous? GROS BISOUS? Nom d’une Quiche en Bois! La fin du monde est proche. 2012 va arriver au mois de juillet. C’est la fin des haricots! Tous aux abris. Le ciel va vraiment nous tomber sur la tête.
- Bon week-end et.. gros bisous.
- Ciao.
- Ciao.”
Je raccroche de peur d’entendre d’autres mots qui étaient jusque là inédits dans la bouche de mon père. On sait jamais, je pourrais avoir une attaque. Une chose est certaine: un truc grave, TRÈS GRAVE va se produire.
[Fin de la parenthèse de l'appel de mon père ce weekend]
Maintenant vous comprenez. L’appel de mon père annonce l’apocalypse. Cette apocalypse n’a pas quatre cavaliers, non, elle a 17 diapos powerpoint. Powerpoint qui m’a déjà trahi lors de ma présentation de projet de fin d’étude (ou plus pompeusement: projet d’expertise) quand je lisais une diapo à haute voix, déclamant très fier de moi que tout fonctionnait parce que 27 était beaucoup plus petit que 3. (Cher étudiant en école d’Ingénieur, ne t’inquiète pas sur ta présentation de projet de fin d’étude: j’ai forcément fait pire ET j’ai obtenu mon diplôme). Alors oui il fait des zigzags rouges sous les fautes d’orthographes, mais une faute de Maths non, pas de zigzags violets ou oranges! Gros silence dans la salle, je ne comprends pas pourquoi, je passe à la diapo d’après. C’est quand on m’a posé la question à la fin que le stress est monté d’un seul coup, et aussi quand mon échantillon est passé entre toutes les mains et qu’il a attendu d’être au dessus du cahier du président du jury (genre Hitler mais sans la mèche et sans les moustaches) qu’il a décidé de lâcher une cargaison de Décaploc (un puissant dissolvant). Powerpoint est mon ennemi juré depuis ce jour. Jusque là c’était un mal nécessaire, depuis c’est ma némésis.
L’avantage vendredi c’est que je passe juste après le repas: donc en fait tout le monde somnolera et comme je suis pas allemand, ben on me pardonnera mes erreurs et on ne me lapidera pas sur la terrasse à la pause café. Enfin j’espère. Bon je m’y remets, il me reste une douzaine de diapos à traduire.
Powerpoint peur être responsable de chute de tensions, de lâchage de nerfs violents, de crise de somnolence, de disruption intempestive d’attention et de perte totale de motivation. Powerpoint se nourrit de votre énergie vitale et mentale. Un peu comme les Détraqueurs dans Harry Potter. Si quelqu’un vous affirme qu’il aime Powerpoint, enfuyez vous au plus vite, déménagez, changez d’identité et commencez une nouvelle vie en ne reprenant pas contact avec vos anciennes connaissances: Il s’agit d’un dangereux psychopathe (oui les commerciaux et les gens qui font marketing sont des psychopathes, vous pensiez qu’ils sourient tout le temps pourquoi?)
Là, je suis tout à fait d’accord avec toi… j’ai horreur de Power Point… et je n’ai pas ta chance, personne ne me pardonnerait car ce n’est pas en Allemand qu’il faudrait les rédiger…
… et puis, je n’ai plus de paternel pour m’annoncer les catastrophes imminentes.
(Tu crois que je suis psychopathe, moi ? je suis morte de rire en te lisant…)
Bisous et bonne soirée, Jim.